À Paris, au XIXème siècle, le docteur Moreau a fondé un club illicite où plusieurs artistes pouvaient se réunir pour expérimenter les effets du haschich. Le club des hachichins a donné lieu à de nombreuses créations artistiques fondamentales au mouvement symboliste. Cette drogue offrait à ceux qui la consommaient un instant furtif d’euphorie mais ce paradis auquel ils accédaient n’est qu’illusion.
- Poème
Je suis la pipe d’un auteur ;
On voit, à contempler ma mine
D’Abyssinienne ou de Cafrine,
Que mon maître est un grand fumeur.
Quand il est comblé de douleur,
Je fume comme la chaumine
Où se prépare la cuisine
Pour le retour du laboureur.
J’enlace et je berce son âme
Dans le réseau mobile et bleu
Qui monte de ma bouche en feu,
Et je roule un puissant dictame
Qui charme son cœur et guérit
De ses fatigues son esprit.
Charles Baudelaire, « La Pipe » in Les Fleurs du Mal, 1857
« La pipe » est un sonnet, une forme fixe et codifiée, qui traite d’un sujet non traditionnel. Baudelaire donne la parole à cette pipe qui est donc personnifiée. Il emploie des rimes embrassées dans les deux premières strophes qui font référence à l’acte de fumer dans lequel le fumeur semble embrasser de ses lèvres la cigarette. Les rimes embrassées créent également un encerclement, entraînant le poète dans une étreinte rassurante ou l’enfermant dans le cercle vicieux de la dépendance. Le verbe au vers 12 « roule » est une allusion claire à l’acte de préparation du haschich. La pipe incarne aussi l’inspiration et devient l’outil parfait du poète parce qu’elle finit par se lier à sa plume. Cette pipe aurait le pouvoir de guérir le spleen de son maître et de le faire accéder aux paradis artificiels.
2. Poème
Oui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.
Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes.
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord
Me plonge en une extase infinie et m’endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes.
Et j’entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Ou l’on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des chœurs de moustiques.
Et puis, quand je m’éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le cœur plein d’une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d’oie.
Jules Laforgue, « La Cigarette » in Le Sanglot de la Terre, 1880-1882
Jules Laforgue est un de ses poètes au destin tragique qui meurt très jeune (27 ans). Dans ce sonnet, le poète décrit comment la cigarette l’éloigne du réel et exprime son ennui face au quotidien en refusant même tout espoir de vie après la mort. Les rimes plates employées par Laforgue évoquent la platitude du réel. L’unique délivrance est la cigarette dont la fumée devient un chemin d’évasion. Ces cigarettes sont sans doute de la drogue et plus précisément l’Opium vu qu’une série d’hallucinations s’ensuit, hallucinations dérisoires de l’ordre visuel et auditif : « Des éléphants en rut », « Valses fantastiques », « Des chœurs de moustiques » (strophe 3). Le retour à la réalité dans la strophe 4 est introduit par le « et » ; le poète se tourne finalement sur « son pouce » comme l’aurait fait un enfant en besoin de confort et de consolation. Toutefois, malgré tout, la souffrance demeure.
3. Peinture

Gaetano Previati, Le fumatrici di hashish, 1887
La peinture objet de notre étude est néo impressionniste ; mouvement artistique qui a évolué parallèlement au symbolisme. Ce sont les symboles et les impressions qui sont privilégiés. Les personnages ont tous le cou penché en arrière ce qui met en avant l’état de vulnérabilité et de transe dans lequel ils sont. Le peintre ne représente donc pas l’acte de fumer mais les effets de la drogue sur les fumeurs. La fumée du haschich est si excessive qu’elle se mêle au mur de l’arrière plan formant ainsi un brouillard similaire à celui qui occupe la conscience de ces fumeurs. De la sorte, ils accèdent aux paradis artificiels.
4. Peinture

Ferdinand Khnopff, La cigarette, 1912
« La cigarette » traite d’un sujet décadent ce qui est commun chez un peintre comme Khnopff dont le symbolisme s’oppose à la formalité du réalisme. La femme que nous voyons tient une cigarette entre ses dents qui ont un aspect de prédateur. La peinture est un gros plan sur le visage de la femme. Ce n’est donc pas son physique ni son moral ni sa vie qui intéressent le peintre mais seulement cette cigarette et cet acte de fumer. Nous pourrions croire que l’acte de fumer suppose aussi le geste de la main mais Khnopff insiste sur la partie orale de cette pratique. Ceci confère une touche de sensualité à la peinture. La femme de la toile ne fuit pas le regard du spectateur en fumant mais plutôt le fixe en signe de défi.