Les poètes qui sont qualifiés de décadents mènent une vie non conformiste, en bohémiens. Ils ne sont point intéressés par les affaires politiques, sociales et génétiques, comme le naturalisme, mais ont plutôt goût pour la provocation. Pour eux, la création poétique est une nécessité pour survivre aux conflits intérieur et extérieur, celui de la modernité. Verlaine réunit ces poètes-là qui sont tous nés un jour maudit et les appelle ‘les poètes maudits’.
- Poème
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Charles Baudelaire, « L’Albatros » in Les Fleurs du mal, 1857
Dans « L’Albatros », Baudelaire compare le poète à cet oiseau tourné en dérision par les hommes cruels et ignorants. Nous sommes frappés par la richesse des sonorités: les allitérations en ‘l’ (deuxième strophe) soulignent la plainte de l’albatros et les assonances en ‘eu’ (deuxième strophe) mettent en valeur l’hésitation de l’oiseau et la lourdeur de son vol. De plus, l’article défini singulier employé pour déterminer le mot albatros (L’Albatros) insiste sur la singularité de cet oiseau. Cette parabole met en valeur l’image des poètes maudits incapables de se résigner au quotidien, qui tendent à l’élévation spirituelle mais restent exclus et ridiculisés par le restant de l’humanité.
2. Poème
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?
Mouette à l’essor mélancolique.
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balancée
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.
Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
Parfois si tristement elle crie
Qu’elle alarme au lointain le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie !
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?
Verlaine, « Je ne sais pourquoi… » in Sagesse, 1881
Ce poème de Verlaine est innovateur au niveau de la forme : il passe de pentasyllabes à des ennéasyllabes puis à des vers de 13 syllabes. Cette hétérométrique crée un rythme brisé qui reflète les tourments de l’artiste. Le recueil Sagesse a été écrit en prison et Verlaine suggère dans ce poème son paysage intérieur et ses crises existentielles, tous deux liés au souvenir de Rimbaud. Nous remarquons que Verlaine a repris le même procédé que Baudelaire, à savoir le rapprochement du poète à un oiseau en insistant sur sa valeur générale et symbolique. Cette assimilation est fréquente au XIXème siècle ; nous retrouvons un condor chez Leconte de Lisle, un cygne chez Mallarmé, etc. Dans le poème, la mouette représente le poète dont l’esprit spirituel (aérien) souffre de la matérialité du monde qui n’est pas le sien. Ces deux créatures qui ne font plus qu’une sont certes, rejetées et donc maudites, mais sont souveraines dans leur propre solitude.
3. Illustration

Émile Bernard, Bénédiction, 1916
Le début de la carrière d’Émile Bernard coïncide avec la période de succès des revues littéraires symbolistes. Artiste postimpressionniste, il se charge d’illustrer une édition de 1916 des Fleurs du Mal de Baudelaire. Dans l’illustration ci-dessus, le poète du Spleen est représenté au côté droit du bas dans sa solitude, à l’écart du reste des mortels. La foule est représentée à la gauche vers le haut, elle porte un regard plein de jugements et de malveillance sur le poète. La position supérieure de ces personnages et le fond noir dans lequel ils sont plongés leur confèrent une sorte de pouvoir sur Baudelaire qu’ils méprisent. Le visage de Baudelaire est divisé en deux: une partie est plongée dans le noir de la société et l’autre partie, visiblement plus petite, est plongée dans le blanc. Cela montre que même le génie du poète est menacé par les ravages de la société arrogante. De la sorte, Baudelaire, affaissé sur son ouvrage, est marginalisé par cette société ignorante et s’inscrit ainsi dans la catégorie des poètes maudits.
4. Illustration

Jean Veber, illustration préfaçant Les Fleurs du Mal, 1896
Veber est un dessinateur de presse qui va participer à l’illustration des Fleurs du Mal. Dans ce dessin, l’artiste matérialise l’allégorie de la notion de poète maudit qui refuse les valeurs traditionnelles et morales et aspire à la provocation. En effet, dans cette illustration, nous voyons tout ce qui hante les pensées de Baudelaire à savoir les femmes, la mort, le diable, l’enfer… tous des thèmes qui choquent la société de l’époque et vont condamner le poète à la censure. Le visage qui plane au dessus de Baudelaire a une bouche ouverte: est-ce en signe de plaisir ou d’agonie? Cette confusion montre le lien entre les pulsions de vie et de mort dont rendent compte les poètes maudits.