Pour fuir leur misère et face à l’échec des paradis artificiels, les artistes symbolistes rêvent de contrées lointaines et recherchent un monde chimérique qui répond à leurs attentes idéalistes. Baudelaire écrit : « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! » et c’est ainsi que le poète passe de voyant à voyageur survolant des univers exotiques et oniriques.
- Poème
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Charles Baudelaire, « L’Invitation au voyage » in Les Fleurs du mal, 1857
Dans « L’Invitation au voyage », ce qui nous frappe d’emblée est l’usage des vers impairs : Baudelaire varie entre des pentasyllabes et des heptasyllabes. C’est une nouvelle musicalité qui naît dans ce poème et qui se distancie de l’alexandrin cher aux parnassiens. D’ailleurs, cela rappelle également L’Art Poétique de Verlaine dans lequel il prône : «De la musique avant toute chose / Et pour cela préfère l’Impair.» Baudelaire scande son poème d’un refrain qui revient trois fois, faisant de lui une chanson. Dans « L’invitation au voyage », Baudelaire nous entraîne dans un monde certes onirique mais qui ne manque pas de vivacité. Ce voyage rêvé est l’occasion pour le poète de nous faire part de ses idéaux. C’est donc dans un voyage vers l’Idéal que nous sommes emportés, voyage dont la femme est à la fois le point de départ et la destination.
2. Poème
J’ai embrassé l’aube d’été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route
du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes
se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre,
je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu
son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.
Arthur Rimbaud, « Aube » in Illuminations, 1886
Ce poème de Rimbaud est un poème en prose, forme poétique introduite par Baudelaire et adoptée par les symbolistes. « Aube » est un poème onirique qui raconte un songe poétique et conduit le jeune poète aux semelles de vent hors du cadre spatio-temporel réel. Le moment propice au rêve est l’aube au lieu de la nuit pour Rimbaud. Il décrit cette heure comme un moment éphémère de claire obscurité où le rêve est un espace accueillant offrant un instant rare de voyage dans le bonheur. Les temps verbaux employés sont ceux du récit : l’imparfait de description, le passé composé et le passé simple. De plus, les différents éléments de la nature sont personnifiés et possèdent des caractéristiques humaines (« haleines », « les pierreries regardèrent », « une fleur qui me dit son nom »). Ils deviennent ainsi des personnages dans ce récit auxquels le poète a insufflé la vie. De la sorte, nous confirmons que ce poème ne parle pas seulement d’un voyage onirique mais devient lui-même un récit au sein duquel voyage le lecteur.
3. Poème
Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants sur les grèves.
Verlaine, « Soleils couchants » in Poèmes saturniens, 1886
Verlaine choisit d’écrire ce poème à partir de vers impairs adoptant ainsi la musicalité qu’il prône dans Art poétique. Nous sommes frappés par la sonorité des voyelles nasales qui renvoient à un état engourdi de la nature qui crée une atmosphère propice aux songes. De la sorte, ce poème est imprégné d’une ambiance de calme et de bien-être et la mélancolie n’est pas étouffante mais douce. La nature avec ses soleils couchants berce le poète comme une mère aimante et l’emporte dans sa rêverie. La thématique des soleils couchants a été évoquée auparavant par les romantiques mais le poème de Verlaine se distingue par la simplicité du vers et du mètre d’où l’innovation symboliste.
4. Peinture

Redon, Les yeux clos, 1890
Le visage de cette femme peint par Redon a un aspect paisible et ses yeux clos nous laissent penser qu’elle est plongée dans un monde onirique. Nous remarquons la dilution qui fait que ce buste semble presque immatériel, flottant dans un espace aérien ou aqueux propice au songe. La fascination des symbolistes pour le rêve s’explique par le fait que la montée du symbolisme coïncide avec la naissance de la psychanalyse, discipline qui analyse les rêves. Le rêve est un voyage dans l’inconscient et c’est ce que représente cette toile. Redon donne ainsi l’archétype de l’image symboliste.
5. Peinture

Monet, Étretat : la plage et la porte d’Amont, 1883
En tant que peintre impressionniste, Monet est apprécié des symbolistes et contribue au développement du mouvement. Étretat est un village en Normandie qui a fasciné plusieurs auteurs et peintres dont Monet. Dans cette toile, la mer et les bateaux permettent de créer une atmosphère de voyage et nous imaginons que les personnes représentées sont des voyageurs ou des pêcheurs. L’application des couleurs s’apparente plus à des touches de pinceaux qu’à des lignes ou des traits définis. Cela permet au peintre de capturer le mouvement des éléments naturels surtout celui de la vague et de la houle. Ce paysage côtier transporte le peintre et le spectateur loin des miasmes morbides du monde quotidien.