Le Spleen

Le monde moderne est devenu d’un ennui et d’une médiocrité mortels pour les artistes de la fin du XIXème siècle. Pour mettre en forme ce malaise existentiel dans l’art, Baudelaire emprunte de l’anglais le mot Spleen. Le Spleen est un terme qui désigne la rate. La rate déverse la bile noire dans le corps qui, en excès, selon la théorie des humeurs d’Hippocrate, provoque une mélancolie dépressive. Les symbolistes suivront dans les pas de l’auteur des Fleurs du Mal pour décrire l’enfer du monde moderne.

  1. Poème:

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

Charles Baudelaire, « L’Ennemi » in Les Fleurs du Mal, 1857

Ce poème est révélateur du spleen baudelairien, de cet ennui et de cette mélancolie qui étouffent le poète quand il prend conscience de la fuite du temps. Le poète emploie dans les deux premières strophes des rimes croisées qui reflètent ce lien intrinsèque entre l’espoir et le désespoir qui régit son existence. La jeunesse de Baudelaire est représentée comme une alternance entre la quête de l’Idéal et la lourdeur du Spleen. Le passage des saisons est une métaphore des différentes étapes de la vie dont l’aboutissement est la décadence. Nous assistons à une montée vers la crise nerveuse du poète qui constate les ravages du temps sur lui.

2. Poème

Je suis l’Empire à la fin de la décadence,
Qui regarde passer les grands Barbares blancs
En composant des acrostiches indolents
D’un style d’or où la langueur du soleil danse.


L’âme seulette a mal au cœur d’un ennui dense.
Là-bas on dit qu’il est de longs combats sanglants.
Ô n’y pouvoir, étant si faible aux vœux si lents,
Ô n’y vouloir fleurir un peu cette existence !
 
Ô n’y vouloir, ô n’y pouvoir mourir un peu !
Ah ! tout est bu ! Bathylle, as-tu fini de rire ?
Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire !
 
Seul, un poème un peu niais qu’on jette au feu,
Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige,
Seul, un ennui d’on ne sait quoi qui vous afflige !

Verlaine, « Langueur » in Jadis et Naguère, 1884

Verlaine est un des poètes phares du Symbolisme ; il est l’auteur d’un poème intitulé « Art Poétique » (1874) qui est considéré souvent comme un manifeste symboliste. Dans « Langueur » Verlaine emploie le mot ‘décadence’ et dès lors les poètes qui suivront ses pas et ceux de Baudelaire seront appelés les décadents avant d’être nommés les symbolistes. Ce sont les anaphores qui retiennent notre attention dans ce poème: du vers 7 au vers 9, nous avons l’impression que le poète est en lutte intérieure vu que sa volonté et son pouvoir sont en discordance. La répétition du mot « seul » trois fois à la fin du poème rappelle les trois coups du théâtre; ils sonnent pour marquer la fatalité du sort du poète condamné à l’ennui mortel.

3. Poème :

Et ce Londres de fonte et de bronze, mon âme,
Où des plaques de fer claquent sous des hangars,
Où des voiles s’en vont, sans Notre-Dame
Pour étoile, s’en vont, là-bas, vers les hasards.

Gares de suie et de fumée, où du gaz pleure
Ses spleens d’argent lointain vers des chemins d’éclair,
Où des bêtes d’ennui bâillent à l’heure
Dolente immensément, qui tinte à Westminster.

Et ces quais infinis de lanternes fatales,
Parques dont les fuseaux plongent aux profondeurs,
Et ces marins noyés, sous des pétales
De fleurs de boue où la flamme met des lueurs.

Et ces châles et ces gestes de femmes soûles,
Et ces alcools en lettres d’or jusques au toit,
Et tout à coup la mort parmi ces foules,
O mon âme du soir, ce Londres noir qui traîne en toi !

Emile Verhaeren, « Londres », in les Soirs

Verhaeren nous donne à voir dans son poème un paysage qui correspond à son état mental. Les sensations auditives sont aiguisées dans cette ville ce que nous devinons grâce au champ lexical du bruit (« claquent », « pleure », « tinte ») et l’espace est dépeint dans toute son immensité (« là-bas », « lointain », « immensément », « profondeurs »). La ville de Londres qu’il décrit est dès lors présentée comme un espace industriel démesuré que le poète trouve désagréable voire inquiétant. Nous pouvons ainsi reprendre Pascal et affirmer : « L’agitation éternelle de ces espaces infinis m’effraie ». Enfermé dans ce monde moderne, entre la fumée, la suie et le gaz, Verhaeren déborde d’ennui et d’angoisse et rejoint ainsi le spleen baudelairien.

4. Peinture :

Picasso, La mélancolie,1902

Cette peinture de Picasso fait partie de la période bleue, période qui est marquée par des peintures où la couleur bleue est dominante. Nous observons une femme assise, les bras croisés, pensive voire angoissée. Elle a le dos tourné à la fenêtre comme si elle refusait le monde moderne de l’extérieur et se recroqueville sur elle-même. Le bleu omniprésent sur la toile symbolise la mélancolie du personnage qui est projetée dans l’espace qui l’entoure. L’atmosphère de la toile est ainsi hantée par le Spleen.

5. Sculpture :

Rodin, Le penseur, 1880-1881

Le personnage que nous contemplons a le menton appuyé sur la main et semble perdu dans ses pensées. Sa position courbée nous laisse supposer qu’il est en introspection et qu’il réfléchit au sens de la vie, mais aussi qu’il porte tous les maux de son existences sur son dos. Les orteils sont agrippés à la pierre et expriment une sorte de combat mental. Ce personnage symbolise tout poète qui porte le poids du temps et de l’existence sur son dos et dans son esprit et souffre du Spleen.


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