La thématique de la femme a longtemps été récurrente dans les mouvements littéraires. Ce qui démarque les symbolistes du reste c’est qu’ils ont représenté la femme non pas comme une bien aimée passive mais comme un être puissant, intellectuel, sensuel et démoniaque. La femme dans le Symbolisme est caractérisé par son aspect mystérieux et sa capacité à faire accéder l’artiste à un paradis artificiel.
- Pièce de théâtre
Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d’une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale et sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d’un mortel ! selon qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d’été,
Vers lui nativement la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
Je meurs !
J’aime l’horreur d’être vierge et je veuxVivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !
Et ta sœur solitaire, ô ma sœur éternelle
Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
Rare limpidité d’un cœur qui le songea,
Je me crois seule en ma monotone patrie
Et tout, autour de moi, vit dans l’idolâtrie
D’un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de diamant…
O charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule
Stéphane Mallarmé, Scène II in Hérodiade, 1864-1867
Dans cette pièce de théâtre, Mallarmé reprend le mythe biblique de Salomé qui est une figure obsessionnelle chez les symbolistes. L’auteur affirme : « j’ai laissé le nom d’Hérodiade (mère de Salomé) pour bien la différencier de la Salomé je dirai moderne. » Il ne s’intéresse pas au personnage en tant que femme fatale mais comme symbole de perfection intellectuelle. Nous notons une obsession pour le blanc et pour la pureté vu qu’Hérodiade fait l’éloge de sa virginité ( « Purs », « Blanche », « Neige », « Pâle clarté » …) et revendique dans cette tirade lyrique son identité pure. Cette obsession de la blancheur évoque l’obsession du poète Mal-armé pour la page blanche et pour la pureté comme but suprême de la poésie. Ainsi, sous sa plume, le mythe de la danseuse se transforme en celui de la création poétique.
2. Poème
La très-chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !
Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !
Charles Baudelaire, « Les Bijoux » in Les Fleurs du Mal, 1857
Ce poème de Baudelaire s’apparente au blason vu que le poète y décrit en détails les différentes parties du corps de la femme qui font d’elle un objet sexuel désirable. Ces vers sont pleins d’un érotisme provocant vu que les bijoux dont il s’agit symbolisent le sexe féminin. Nous relevons des allitérations en ‘m’ ( « mon », « moqueur », « monde », « métal », « mêle », « aimer », « mer »…) et des assonances en ‘an’ ( « dansant », « rayonnant », « divan », « jambe », « lampe », « chambre », « ambre » …) qui jalonnent tout le poème. Cela évoque les sons sensuels émis par les amants au sein de leur fusion physique. De plus, les rimes employées par l’auteur sont croisées ce qui fait référence au croisement des corps pendant l’acte sensuel. Le corps de la femme est en lui-même un paradis artificiel vu qu’il est source d’un plaisir momentané.
3. Peintures

Bussière, Nymphe des eaux, 1900

Bussière, Les Néréides, 1902

Bussière, Toile sans titre
À travers ses peintures, Bussière, artiste symboliste, met en avant une image de la femme sensuelle dans sa primitivité. Les mouvements dans lesquels sont figés ces femmes leur donnent des allures théâtrales et de danseuses. Les nymphes et les néréides sont des personnages de la mythologie et cette dernière est un thème récurrent chez les symbolistes. Bussière expose ses toiles au Salon de la Rose-Croix qui est une organisation secrète permettant le développement du Symbolisme. Nous remarquons l’attention accordée aux détails de la chevelure de ces femmes et cela contribue à faire ressortir leur essence érotique vu que, depuis Baudelaire, la chevelure est considérée comme l’un des attributs féminins les plus sensuels. L’eau dans L’eau et les rêves de Bachelard a une valeur sexualisante. La nymphe de la première toile garde un caractère plutôt innocent, son regard contemple l’eau de façon intriguée. Dans la deuxième toile, les néréides ont des regards maléfiques et provocateurs qu’elles ont adoptés au contact de cette eau comme si cette dernière les avait corrompues. Cela aboutit à une sorte d’orgie aquatique comme nous pouvons l’observer dans la troisième peinture.
4. Sculpture

Klinger, La nouvelle Salomé, 1893
Dans cette sculpture de Klinger, les bras croisés de Salomé lui confèrent un caractère autoritaire. C’est une femme qui, dans le mythe biblique, séduisait les hommes pour les conduire à leur perte à travers sa danse et son pouvoir. Salomé intrigue les symbolistes parce qu’elle désigne la hantise d’une sexualité exacerbée et par la même diabolisée. Les plis de sa robe recouvrent les têtes décapitées de Jean et d’Hérode et le léger sourire qui dessine ses lèvres lui fait incarner une ambiguïté physique et morale. La statue est constituée de bronze qui symbolise la terrible puissance et l’immortalité. Tout cela fait de Salomé une femme éternelle, souveraine et victorieuse.