Baudelaire est le premier à s’inspirer de la théorie des synesthésies dans sa poésie. Selon lui, la poésie fait fusionner les sensations visuelles, olfactives et auditives, à savoir qu’elle réalise des correspondances horizontales. Une autre correspondance émerge aussi de l’image poétique et crée une association entre le monde sensible et spirituel. Les correspondances deviennent le langage mystérieux que chuchote l’univers à l’oreille de l’artiste qui se retrouve dès lors emporté n’importe où hors de ce monde.
- Poème
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
Charles Baudelaire, « Élévation » in Les Fleurs du Mal, 1857
Dans ce poème, nous notons que chaque sens appelle un autre sens et que le concret est lié à l’abstrait. Il serait intéressant de mentionner la double diérèse au vers 10 qui souligne l’insistance du poète à s’élever hors de ce monde. Nous constatons que Baudelaire emploie l’impératif : « Envole toi », « va », « bois » ce qui prouve qu’il interpelle directement son esprit et l’exhorte à quitter le monde matériel et à s’élever. De surcroît, les anaphores et les répétitions (« Par delà », « au-dessus ») rendent compte de la valeur incantatoire de ce poème faisant du poète un magicien qui se joue des correspondances pour libérer son esprit.
2. Poème
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Arthur Rimbaud, « Voyelles », in revue Lutèce, 1883
Dans ce poème, Rimbaud cherche à découvrir au-delà des apparences le sens profond de l’univers mystérieux. Chaque lettre éveille des impressions visuelles (couleur), sonores (les sons et les mouvements) et olfactives (odeurs). Ce poème est imprégné d’un besoin profond de renouvellement poétique de par les sonorités et les thèmes. D’une part, nous notons que chaque couleur (à laquelle est associée une voyelle) a une connotation plutôt morale : le noir renvoie à la mort, le blanc à la pureté, le bleu au divin, le rouge à la violence et au désir, etc. D’autre part, le poème abonde en sonorités vu que les rimes employées sont riches et présentent deux syllabes semblables : ‘latentes’ et ‘tentes’ ; ‘ombelles’ et ‘belles’ ; ‘virides’ et ‘rides’. Cela produit un effet d’écho et crée des correspondances vu que ces dernières consistent en des sens qui se font écho les uns les autres. Nous comprenons que ce poème reprend l’intuition baudelairienne selon laquelle les sensations ont le pouvoir de se relayer les unes les autres et permet la création à partir des perceptions sensorielles c’est-à-dire les synesthésies.
3. Danse
Loïe Fuller jouée par Mélanie Thierry dans le film La Danseuse, de Stéphanie Di Giusto, 2016
Loïe Fuller est une danseuse muse du Symbolisme. En observant sa danse, nous remarquons la richesse des couleurs qui illuminent son costume blanc et qui varient en fonction des sons musicaux. Ses mouvements qui partent du bas vers le haut sont envoûtants. Elle danse sur un fond noir (le plateau de théâtre ne fait plus qu’un avec le mur) et semble suspendue dans l’espace ce qui lui donne une allure de sylphide. Ainsi, son corps devient abstrait et elle atteint une transcendance spirituelle, cela prouve que cette danse réalise des correspondances verticales et horizontales.
4. Musique

Couleur des touches de piano imaginées par Scriabine
Alexandre Scriabine est un compositeur russe qui est reconnu pour le côté symboliste exacerbé de son langage musical. À chaque note de musique du piano observé ci-dessus correspond une couleur synesthésique. Cette fusion des sons et des couleurs évoque le vers de Baudelaire dans Correspondances « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».
5. Peinture

L’après-midi d’un faune, Lévy-Dhurmer, 1910
Cette toile intitulée L’après-midi d’un faune a été inspirée au peintre par le ballet de Debussy et le poème de Mallarmé qui portent tous deux le même titre. Lévy-Dhurmer était fasciné par le lien qui existe entre les sons, les couleurs et les mots et a donc choisi de transposer en peinture des musiques et des poèmes. Il a ainsi réussi à créer une forme de synesthésie en faisant correspondre des couleurs (sa peinture) à des notes de musique (celle de Debussy) et des vers (ceux de Mallarmé). Dans cette peinture, c’est la richesse des couleurs qui nous frappent à première vue. Le personnage représenté tout nu retourne à un état primitif, il semble fondu dans cette nature qui l’entoure. Cette harmonie engendre un éveil de sensations. En outre, la cime des arbres sort du cadre de la peinture et nous laisse deviner un lien vertical (qui débute par les racines) entre le monde terrestre et le monde céleste qui est invisible à nos yeux. Dès lors, le processus de l’artiste ainsi que la peinture finale sont influencés par les correspondances.