La mort

Pour qu’il y ait un enfer, il faut qu’il y ait une mort, que ce soit la mort de l’âme ou celle du corps. La mort a longtemps intrigué les penseurs au cours de l’Histoire de l’Humanité mais c’est surtout les symbolistes qui ont rendu compte de cette fascination, de ce sentiment d’inquiétante étrangeté que suscite la question de la mort. Pour eux, la mort pourrait être une échappatoire au monde moderne infernal.

  1. Poème :

J’ai vécu, je suis mort. -les yeux ouverts, je coule
Dans l’incommensurable abîme, sans rien voir,
Lent comme une agonie et lourd comme une foule.
 
Inerte, blême, au fond d’un lugubre entonnoir
Je descends d’heure en heure et d’année en année,
À travers le Muet, l’Immobile, le Noir.
 
Je songe, et ne sens plus. L’épreuve est terminée.
Qu’est-ce donc que la vie ? étais-je jeune ou vieux ?
Soleil ! Amour ! -Rien, rien. Va, chair abandonnée !
 
Tournoie, enfonce, va ! Le vide est dans tes yeux,
Et l’oubli s’épaissit et t’absorbe à mesure.
Si je rêvais ! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux.
 
Mais ce spectre, ce cri, cette horrible blessure ?
Cela dut m’arriver en des temps très anciens.
Ô nuit ! Nuit du néant, prends-moi ! – La chose est sûre :
 
Quelqu’un m’a dévoré le cœur. Je me souviens.

Leconte de Lisle, « Le Dernier Souvenir », in Des Poèmes Barbares, 1872

Bien qu’il soit souvent considéré comme le chef de file du Parnasse, Leconte de Lisle se situe également dans le mouvement symboliste. Ce poème contient plusieurs phrases dont la tournure est négative (« rien » (x2), « non » (x2), « ne sens plus », « sans rien voir ») de telle sorte que nous devinons une négation de la vie dans les propos du poète qui croit en la vacuité de l’existence. L’abondance de la ponctuation accompagne de façon rythmique la descente du poète dans la mort. Les virgules dans les vers 1 à 7 mettent en avant une descente lente et calme. Toutefois, cette descente part en crescendo: la ponctuation des vers 8 à 15 (! et ?) devient de plus en plus saccadée, signifiant la rapidité de l’inévitable fuite du temps. Le dernier vers séparé du reste par un blanc typographique place le poète en face à face solitaire avec la mort. Ce poème débute par une crainte de la mort mais évolue en une réconciliation avec la mort.

2. Roman :

« Le jour déclinait, assombrissant les corridors de la grande demeure silencieuse, mettant des écrans de crêpe aux vitres.

Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l’habitude quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, au long duquel s’alignait sa maison, mirée dans l’eau.

Il lisait un peu: des revues, de vieux livres; fumait beaucoup; rêvassait à la croisée ouverte par les temps gris, perdu dans ses souvenirs.

Voilà cinq ans qu’il vivait ainsi, depuis qu’il était venu se fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans déjà! Et il se répétait à lui-même: «Veuf! Être veuf! Je suis le veuf!» Mot irrémédiable et bref! d’une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l’être dépareillé.

[…] La jeune femme était morte, au seuil de la trentaine, seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais: fanée et blanche comme la cire l’éclairant, celle qu’il avait adorée si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la nacre, dont l’obscurité contrastait avec ses cheveux, d’un jaune d’ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos, longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons pareilles, qui descendent en frissons calmes.

Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en longue natte dans les derniers jours de la maladie. N’est-ce pas comme une pitié de la mort? Elle ruine tout, mais laisse intactes les chevelures. Les yeux, les lèvres, tout se brouille et s’effondre. Les cheveux ne se décolorent même pas. C’est en eux seuls qu’on se survit! Et maintenant, depuis les cinq années déjà, la tresse conservée de la morte n’avait guère pâli, malgré le sel de tant larmes.

Le veuf, ce jour-là, revécut plus douloureusement tout son passé, à cause de ces temps gris de novembre où les cloches, dirait-on, sèment dans l’air des poussières de sons, la cendre morte des années.

Il se décida pourtant à sortir, non pour chercher au dehors quelque distraction obligée ou quelque remède à son mal. Il n’en voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du soir et chercher des analogies à son deuil dans de solitaires canaux et d’ecclésiastiques quartiers.

[…] Tout à coup, tandis qu’il recomposait par une fixe tension d’esprit—et comme regardant au dedans de lui—ses traits à demi effacés déjà, Hugues qui, d’ordinaire, remarquait à peine les passants, si rares d’ailleurs, éprouva un émoi subit en voyant une jeune femme arriver vers lui.


[…] Hugues semblait de plus en plus étrange et hagard. Il la suivait maintenant depuis plusieurs minutes déjà, de rue en rue, tantôt rapproché d’elle, comme pour une enquête décisive, puis s’en éloignant avec une apparence d’effroi quand il en devenait trop voisin. Il semblait attiré et effrayé à la fois, comme par un puits où l’on cherche à élucider un visage…»

Georges Rodenbach, Bruges-la-morte, 1892

Bruges-la morte est un roman de l’écrivain belge Rodenbach reconnu comme chef-d’œuvre du symbolisme. Ce roman est d’abord publié en feuilleton dans le Figaro et remporte un grand succès. Cet extrait montre Hugues Viane obsédé par la mort de sa femme et par son nouveau titre de veuf. Le personnage trouve dans cette ville un reflet idéal de son paysage intérieur, hanté par la mort. Ce n’est pas seulement l’espace mais également le cadre temporel (« Le jour déclinait ») qui crée une atmosphère lugubre. Nous comprenons que la mort domine le texte dès le titre et cela est une thématique récurrente chez les symbolistes. Les « canaux » mentionnés sont situés à un niveau souterrain et rappellent donc l’Enfer dans le mythe d’Orphée. Le « puits » symbolise une entrée dans l’inconscient, un inconscient régit par la morbidité de telle sorte que cela évoque une descente aux Enfers. La morte serait donc une image d’Eurydice et Hugues Viane devient un Orphée moderne symboliste.

3. Peinture :

Carlos Schwabe, La mort au fossoyeur, 1900

Schwabe est un peintre très apprécié des symbolistes. Cette aquarelle qu’il a réalisée met en scène deux personnages dans un cimetière : un ange noir et un fossoyeur. Tous les deux sont vêtus de noir qui symbolise la mort. Au second plan, le saule pleureur, la neige et les tombes créent une atmosphère lugubre. Les contrastes des couleurs sont manichéens : le blanc et le noir, la vie et la mort. Le fossoyeur est situé en contre plongée par rapport à l’ange noir ce qui prouve sa fascination pour cet être de la mort. Le fossoyeur fait allusion aux symbolistes eux-mêmes attirés par la thématique de la mort.

4. Sculpture:

Minne, Mother weeping for her dead child, 1886

Minne est un sculpteur et dessinateur symboliste belge influencé par Rodin et Maeterlinck. Son œuvre tout entière est marquée par le mouvement de repli et de souffrance de ses personnages. Dans cette sculpture, les deux personnages ont un aspect physique cadavérique accentué par le blanc du marbre qui évoque le corps vidé de ses couleurs dans la mort. La posture de la mère et celle de son enfant sont contradictoires: la mère a le cos courbé vers l’arrière alors que l’enfant a la tête penchée et relâchée vers l’avant. La position de la mère est pleine d’agonie et souligne dès lors sa mort symbolique, celle de son âme, suite à la perte de son enfant.


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