L’alcool

Les paradis artificiels ne sont en réalité que des pièges dans lesquels l’artiste perd sa volonté. Un moyen pour y accéder est l’alcool qui procure une ivresse aux allures de délivrance. Les alcools préférés des symbolistes sont l’absinthe et le vin. Paradoxalement, en retrouvant le paradis perdu, l’artiste lui-même se perd.

  1. Poème

En robe grise et verte avec des ruches,
Un jour de juin que j’étais soucieux,
Elle apparût souriante à mes yeux
Qui l’admiraient sans redouter d’embûches ;
 
Elle alla, vint, revint, s’assit, parla,
Légère et grave, ironique, attendrie :
Et je sentais en mon âme assombrie,
Comme un joyeux reflet de tout cela ;
 
Sa voix, étant de la musique fine,
Accompagnait délicieusement
L’esprit sans fiel de son babil charmant
Où la gaîté d’un cœur bon se devine.
 
Aussi soudain fus-je après le semblant
D’une révolte aussitôt étouffée,
Au plein pouvoir de la petite Fée
Que depuis lors je supplie en tremblant.

Verlaine, « En robe grise et verte avec des ruches »

Nous remarquons d’emblée dans ce poème l’usage d’un langage souple et simple au lieu d’un langage recherché comme c’est le cas dans le Parnasse (nous prenons l’occasion de rappeler que le Symbolisme est un mouvement qui s’oppose à l’élitisme du style parnassien). La fée verte dont il s’agit est bel et bien l’absinthe dont la consommation est addictive surtout pour les artistes et intellectuels de la fin du XIXème siècle. L’absinthe revêt d’abord l’habit d’une femme charmante qui réussit à envoûter Verlaine. Toutefois, une fois charmé, il se retrouve emprisonné ayant traversé la porte d’un paradis artificiel illusoire qui le conduit à sa perte. La périphrase « petite Fée » utilisée pour décrire l’absinthe est lue ironiquement vu que l’effet de cet alcool n’est pas petit mais plutôt intense. L’accumulation au vers 5 reflète l’accumulation des vers/verres d’absinthe que consomme avidement le poète. Verlaine a fini par être atteint d’une forme violente d’absinthisme. 

2. Peintures

 Jean d’Esparbes Le buveur, 1864     

Jean d’Esparbes, le buveur d’absinthe,1864

          

Ces deux peintures d’Esparbes appartiennent au mouvement expressionniste qui va chercher à extraire le beau dans la souffrance. La peinture du haut serait l’étape qui précède la deuxième toile : l’homme est peint de façon distincte sur un fond complètement flou qui représente son état d’âme. Néanmoins, dans la peinture du bas, l’homme se fond dans le décor et la couleur verte domine, évoquant l’absinthe ou la nausée provoquée par l’alcool. Le verre d’alcool, l’homme et le fond ne font plus qu’un et cette peinture devient l’après de la toile du haut.

3. Peinture

Van Gogh, Les Buveurs, 1890

Van Gogh, précurseur de l’impressionnisme, peint dans cette toile des agriculteurs assoiffés d’alcool. La forme floue des personnages suggère leur état d’ivresse, la toile toute entière est constituée de différents tons de vert qui rappellent le surnom de l’absinthe, à savoir « la fée verte ». Les couleurs employées sur la toile ne sont pas réelles mais donnent une impression de nausée provoquée par la surconsommation de cette boisson qui promet le paradis mais conduit à une désillusion.

4. Peinture

Albert Maignan, La Muse verte, 1895

Cette toile met en scène une fée verte, rappelant la fée Clochette de la pièce de théâtre Peter Pan de J.M. Barrie, qui exerce son pouvoir trompeur sur l’écrivain. Elle commence par être la voix ou la voie de son inspiration comme le titre l’indique mais finit par prendre possession de l’esprit de l’artiste ce que nous observons au geste empoigneur de sa main. Maignan peint la scène dans l’atelier de l’artiste que nous voyons désordonné et cela est un reflet du chaos qui occupe la vie et la conscience du personnage. Les sillons que laissent les mouvements rapides de la fée sont flous et créent une atmosphère d’ivresse dans laquelle le spectateur même est entraîné. L’artiste croyant accéder au paradis se perd dans les décombres des désillusions et accède plutôt à la folie.

5. Poème

Mon beau parfum
Que mon
flacon
me semble bon
sans lui
       l’ennui      
me suit
Je sens
mes sens
mourants
Pesants
Quand je le tiens
Dieux! Que je suis bien!
Que son aspect est agréable!
Que je fais cas de ses divins présents!
C’est de son sein fécond, c’est de ses heureux flancs
Que coule ce nectar si doux, si délectable
Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits.
Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire;
Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits
Il saura conserver la fidèle mémoire.
Ma muse à te louer se consacre à jamais.
Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille,
Ma lyre, de ma voix accompagnant le son,
répètera cent fois cette émable chanson:
Règne sans fin ma charmante bouteille;
règne sans cesse, mon cher flacon

Ce poème est l’œuvre d’un auteur inconnu mais il nous intéresse de par sa forme. Comme nous pouvons le constater, le poème est construit comme un flacon d’alcool et annonce ainsi la forme poétique surréaliste du calligramme. En étudiant les rimes du poème, nous notons que le poète ne suit pas un ordre particulier de rimes mais passe de rimes embrassées à croisées puis de nouveau embrassées. Cette liberté prise dans la rime est une des caractéristiques des symbolistes et évoque dans ce poème une sorte de confusion due à l’ivresse. Ce poème nous frappe également par la richesse des rimes intérieures qui renvoient à la richesse du goût de la boisson. Le flacon d’alcool devient le maître, le dieu auquel se soumet le poète avec joie.  


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